le 11 avril 2011 nous sommes allés jouer Alger Terminal 2 à Béjaïa

Retour de Béjaïa

Belle émotion. Nous sommes  allés à quatre à Béjaïa, Margarida Guia, Julien Bouffier, Hervé Bontemps et moi. Retour à Béjaïa, pour Margarida, Julien et moi, découverte pour Hervé. Arrivée aéroport d'Alger, on en sort vers 17h, ils sont trois à nous accueillir : le gars des lumières, le factotum et un des chauffeur, nous quittons Maison Blanche, traversons Tizi Ouzou, prenons le chemin de la montagne, 22h Béjaïa.

Omar Fetmouche nous attend, il a commencé a dîner avec sa famille. On dîne avec nos accompagnateurs. Les chambres sont grandes. Dormir. Déjeuner. Minibus, transport matériel au Théâtre Régional. Abdelrahmane, monsieur lumière nous attend, présentation d'une partie de l'équipe, il sont plus de 60 à travailler dans ce théâtre car en plus du personnel technique et administratif, il y a une troupe. Chaque théâtre algérien possède une troupe plus ou moins professionnelle. Nous déposons le matériel et prenons connaissance des lieux. Impressionnant.

 

Beau théâtre construit en 1936. La cage de scène est d’une hauteur incroyable. Avec le proscenium, cela fait un beau plateau. La salle est belle aussi, l’orchestre profond et le balcon en harmonie. Du rouge, du velours. Le hall du premier étage, architecture année trente, piliers très hauts et massifs bien qu’harmonieux. A l'étage, il y a des terrasses dont une avec un bassin d’eau, « les français » comme dirait Julien pour me faire maronner. Il y a presque tous les corps de métier que demande le théâtre et des salles partout.

 

On sort du théâtre et on va à Cap Carbon, c’est notre seul temps libre. Magnifique, une légère brume sur la mer, nous sommes dans les nuages. on longe un chemin côtier qui plonge dans la mer, le soleil éclabousse le bleu du ciel. On devine le phare là-bas. Des magots, des singes, les macaques berbères nous saluent. Longue ballade, Abdelrahmane est heureux de partager ce moment avec nous. Bord de l’eau, rochers. On parle de l’Algérie, de la vie ici pendant les années noires. Terrible, la douleur est profonde, cela fait du bien d’en parler, n’est-ce pas Abdelrahmane ? 


Retour en ville avec un taxi clandestin officiel, tout le monde sait qu’il fait taxieur clandestin, un jour à Alger j’ai pris un taxi clandestin conduit par un policier, oui tout est possible, on entre dans la vieille ville qui a connu toute les époques, toutes les invasions, et un royaume berbère. Place Guedon, bar à bière, rien que des moustaches, sans Margarida, elle est ailleurs cet après-midi. Ballade dans la ville, ballade algérienne, on fatigue nos pieds, autre bar moins sympathique. Retour hôtel, on attend Julien, il arrive le 09 au soir. A l’aéroport ils ont raté Julien, ils avaient la description de ses chaussures, des chaussures dorés, ils regardaient les pieds de tous les français qui débarquaient à Alger. Bref, Julien et ses accompagnateurs arrivent tard. On mange avec Julien, il raconte son périple depuis Paris, avant il a ramé pour avoir son visa, trop long à raconter.


Le 10 avril, théâtre de Béjaïa. On attaque la mise en place. Mourad au son et Abdelrahmane à la lumière, il y a du monde pour la main. Je vais chercher de la terre rouge avec Saïd à Gouraya, la montagne qui regarde la baie de Béjaïa. Saïd on dirait qu’il sort d’un film de Charlot, le type costaud qui fait peur, la mâchoire inférieur à désosser une épaule d’agneau en moins d’une minute, Saïd le cœur sur la main, il ressemble à Aqcic d’Alger T2. On ramasse la terre avec des outils cassés sous un soleil de plomb. Actors Studio, je suis en train de nourrir la colère de Kaci.


Retour au théâtre tout avance bien, le tulle est mis, Julien, toujours zen, se dépatouille avec le vidéo projecteur, Hervé se méfie de son jeu d’orgue, il aura raison on le verra plus tard, et Margarida ça va : une fleur dans cet atmosphère masculin. 13h, repas à deux pas du théâtre. Une cave, ancien bain romain, turc, cave à vin ensuite, resto maintenant sans vin, atmosphère douce et c’est bon et c’est l’essentiel.

Tout se met en place. Fin de journée, une bière, on l’a bien méritée,  une bière, cette fois avec Margarida, elle est malade, le patron lui apporte un petit verre de miel, Margarida c’est un nectar, autour de nous des hommes regardent l’écran au dessus de nos têtes, un vieux sans dents mate des filles qui se trémoussent dans la boîte à image, on est près de la fenêtre, ici on fume.

 

Soir à l’hôtel, on dîne avec Omar Fetmouche, il nous parle du théâtre algérien et des années noires, il nous parle du théâtre de l’urgence qu’il a créé avec d’autres rescapés pendant ces années terribles, pour continuer de dire et de vivre. Les bombes explosaient dans les salles.

C’est quelqu’un de bien Monsieur Omar Fetmouche.

 

Jour J, le 11 avril 2011, on est a Béjaïa et ce soir on joue, on est parti pas trop tôt de l’hôtel dans le minibus du théâtre, mais le chauffeur n’a pas anticipé le bouchon qu’occasionne le trafic du port. On croise un bus, l’inscription sur le bus nous fait bien rire : « j’arrive inch’Allah ». On arrive c’est vrai, mais un peu tard, on finit  la matinée au théâtre, on doit faire la conduite cet après-midi et jouer dans la foulée. Déjeuner à la cantina, toujours la même ambiance et c’est toujours aussi bon.

Reprise. On avance tranquillement, on joue à 18h. Le son cela va, la scénographie j’assure un max, non c’est vrai, Julien toujours aussi zen, tient où est Julien ?

Dehors sur la terrasse, il bosse, il ne joue pas toujours avec son iphone, Margarida est heureuse, elle a retrouvé un ami qu’elle avait hébergé chez elle à Bruxelles, il habite tout près de Bejaïa. On est en loge, on a fait connaissance avec le régisseur plateau, il ne s’occupe que de la représentation, il organise le rituel. C’est à la fois drôle et consternant. Hervé galère, je l’entends dans la régie, ils ont du mal avec le jeu, ils ne le connaissent pas bien, ils ne sont pas suffisamment formés. L’accessoiriste monte sur le plateau et pousse la chansonnette, il a aussi une sacrée gueule, Julien demande le silence, c’est rare pour être souligné, Julien fait preuve d’autorité.


Cela à l’air de s’arranger en régie, Hervé a pris quelques rides de plus. Nous sommes en loge, le monsieur rituel, vient nous informer de ce que nous savons déjà. Une journaliste de radio Soummam fait une interview à la dernière seconde, Margarida stress, moi j’assure, non c’est vrai j’assure un max, je lui dit ce que je dois dire en ces circonstances. Je lui ai si bien raconté notre spectacle, qu’elle reviendra à l’issue de la représentation pour en savoir encore plus et en kabyle et un peu en arabe.  Quelques secondes avant le coup d’envoi, Hervé vient nous embrasser, Julien aussi, merci les amis. C’est bon, on va démarrer ? Non, il faut attendre dit monsieur rituel, il faut attendre qu’il fasse sonner, à l’ancienne quoi.

18h20, il sonne. C’est parti, nous sommes à béjaïa et on va jouer une pièce qui parle d’immigration mais aussi d’Algérie, une pièce qui relate les massacres des années 90 en Algérie, comment vont-ils entendre cela ?


Je ne dois pas dire le mot bordel, je n’ai pas mis le drapeau algérien sous lequel je regarde d’habitude comme si je regardais sous la jupe d’une fille voilée, je ne dois pas dire le mot queue ni insulter les gens comme je fais d’habitude, je ne dois pas faire cela, mais tout le reste est permis, ce n’est pas de la censure, il y a pas eu de censure, juste ne pas blesser les gens, léger, Margarida chante je suis déjà sous le tissu blanc qui remplace le drapeau, bientôt je vais sortir et je serai à Alger devant chez ma tante… Il y a 30 ans j’étais devant la porte de chez ma tante et elle avait eu du mal à me reconnaître, la peau sur les os…

On est à Béjaïa, Kaci lui, est chez madame Zohra, le bordel de Berrouaghia. Je voulais y retourner cette année, mais j’y ai renoncé. Pas au bordel, il n’existe plus, c’est tant mieux, mais à Berrouaghia, il y a 30 ans, Berrouaghia c’était le paradis pour un soldat. Il est bientôt 19h40 au moins, Aqcic va mourir, j’hurle sur le plateau que c’est tout pourri l’Algérie maintenant et qu’ils ne construisent rien, qu’ils détruisent tout, le public applaudit, le public depuis le début répond au texte, il réagit, je l’entend rire sourire s’émouvoir et s’emporter, le public est vivant, Aïcha raconte son calvaire, Kaci si tu reviens en Algérie mange un peu de terre tu mangeras un peu de moi. J’en mange de la terre Margarida en ce moment, de la terre de Gouraya, j’ai la tête dans la terre, tu es Aïcha/Margarida près de moi. Noir. Applaudissement. Debout le public. Margarida tremble encore. Hervé envoie des lumières de fraternité. Omar Fetmouche monte sur le plateau, un homme ou une femme je ne sais plus offre des fleurs à Margarida, je suis couvert de la terre rouge de Gouraya.

Julien saisit l’instant.


Le 11 avril 2011 nous sommes allé jouer Alger Terminal 2 à Béjaïa.