Note d'intention du metteur en scène

Pourquoi accepter la demande de collaboration d'un conteur alors que cette forme théâtrale m'est étrangère ? Elle construit quasi-uniquement la représentation autour de la parole or la parole n'est pas, pour moi, l'élément principal d'un spectacle. Elle le nourrit aussi bien que le silence, la scénographie, la musique, la vidéo, les acteurs ou la danse. J'ai donc d'abord tenté de décourager Rachid Akbal car je pensais que je ne pouvais pas l'aider. Mais il m'a expliqué qu'il savait ce qu'il faisait. Trop poli et trop lâche, je n'ai pas osé plus longtemps le contredire.

Ce qui ne me plait pas, dans ce que je connais du conte, c'est le recours à la convention permanente pour faire croire. Cette convention, c'est mon Ben Laden à moi, mon ennemi numéro un. Bien qu'aussi puéril qu'un journaliste vedette de Fox News, j'ai écouté Rachid Akbal, et le projet dont il me parlait n'avait rien à voir avec du conte. Ce que j'entendais de son désir répondait au mien : le rapport au réel. Sa réalité n'est pas la mienne et pourtant elle rejoint des préoccupations que je partage. Je ne suis pas algérien, je n'y ai jamais été.

La première fois que quelqu'un m'en a parlé (un cousin proche), c'était pour me dire qu'il fallait se méfier des Algériens car ils étaient agressifs et violents et qu'ils portaient toujours avec eux un couteau. Puis il y a eu la coupe du monde 1982 où l'Algérie a battu l'Allemagne. Ce qui me les a rendu tout de suite très sympathiques. Ah le football, ce grand remède pour rassembler les peuples ! Enfin, je suis parti vivre en Egypte, pendant mes années de lycée, et mon rapport à l'autre s'est modifié. Pour le blanc bec que j'étais, l'Egyptien et l'Algérien se ressemblaient or l'Egyptien était mon ami, donc. Est né de là un malaise, un double sentiment de culpabilité face à la guerre d'Algérie et à la paupérisation de cette population issue du Maghreb « ghéttoïsée » dans les quartiers populaires. Cette Algérie qui demandait l'indépendance se mélangeait, dans mon esprit, avec l'Egypte des expatriés français que j'avais connu, où deux mondes cohabitaient sans se connaître et sans s'apprécier. Je ne connais rien de l'Algérie d'aujourd'hui ou presque rien. Le voyage que mène Kaci, le personnage de Rachid Akbal, est le mien. Il est mon guide.
 
Mon travail depuis quelques années s'est concentré sur l'évocation des problématiques sociales et politiques. Je suis convaincu que le théâtre doit porter le débat sur ce qui fâche dans notre société. Pas de manière moraliste ou dogmatique, mais dans le but de les rendre visible. Grâce à ce projet, je peux aborder la question de l'Algérie qui me semble être une plaie laissée ouverte de notre République. La porte d'entrée est d'autant plus intéressante qu'elle  nous est donnée par un Algérien. C'est la vision d'un Algérien de France qui longtemps n'est pas rentré au pays.

Pour trouver la réalité de la parole (et ainsi bousculer son pouvoir affabulateur), j'installe Rachid Akbal dans un dispositif vidéo qu'il devra affronter. Comment être plus crédible qu'une image ? Comment alors faire croire ? Loin de l'habiller, de le protéger, la scénographie d'écrans et d'images obligera Rachid Akbal, à être, simplement, sur le plateau, sans fard, sans truc. Aider ce créateur à se dénuder en l'empêchant de reculer. C'est bien de ça dont il s'agit : la mise à nu de Rachid Akbal, nourri du théâtre des origines (l'art de la parole). Ce spectacle lorgne plutôt du côté de la modernité en confrontant le théâtre à l'autobiographie, au documentaire. C'est, en effet, un des enjeux principaux de ce projet : comment parler de soi, de son passé, de celui d'un peuple sur une scène. Il n'y a pas, comme au cinéma, de distinctions entre les films documentaires et ceux de fictions. Au théâtre, tout est fiction.

Tout comme dans l'écriture ou dans le jeu, le travail de la vidéo brouillera les cartes des frontières ténues entre réalités et fictions.
Dans ce but, nous utiliserons diverses sources filmiques : images préalablement tournées, séquences scénarisées, images documentaires, interviews, images volées et filmées en direct. En plus, donc, de la banque d'images emmagasinées, trois caméras seront installées pour changer notre point de vue sur le plateau. Cinq écrans, comme les cinq piliers de l'Islam, peupleront l'espace dans sa profondeur, redessinant le plateau au gré de leur mise en image. Ces cadres, dont aucun n'a la même grandeur, établiront une fresque d'ensemble à la fin du spectacle. Rachid Akbal sera accompagné sur scène d'une musicienne. Il nous semblait important qu'une femme, l'objet de la quête de Kaci, soit présente sur scène, d'autant plus dans ce rôle où la musique est la porte d'entrée évidente de la sensualité. La musique, clé du sensible pour le spectateur, en effet, mais c'est une musicienne libérée, rugueuse, loin des clichés d'une douceur féminine, que nous recherchons avec la figure d'une guitariste rock ou d'une DJ. Elle sera la présence féminine mais contestataire, à l'inverse des idées reçues sur la femme musulmane.

Comment alors appeler cette forme théâtrale originaire du conte et nourrie au réel, au rock et au multimédia ?
Du théâtre métissé, batard ou intégré à cette société polymorphe ?
                                                                    Julien Bouffier