Rencontre à Forbach

Rencontre au centre social Saint Exupéry organisé par Taous Fouhal après la représentation de Baba la France (juin 2010).

 

Après la représentation de Baba la France, avec les habitants de l’ancienne cité minière de Faresberviller, nous avons parlé de  la guerre d’Algérie et de ses conséquences sur le sol hexagonal, en particulier dans la région de Forbach. 

J’aurais aimé que l’on parle de l’immigration, mais cela s’est avéré illusoire : la guerre d’Algérie a tout emporté.

 

Un  ancien responsable régional du FLN nous a rappelé les origines historiques de la guerre, la misère du peuple algérien. Il a aussi  évoqué la rivalité sanglante entre les deux mouvements nationalistes le FNL et le MNA.

Il nous a aussi expliqué comment s’opérait la contribution à la révolution avec l’impôt de guerre auquel tout travailleur algérien devait souscrire. Il a ajouté cette anecdote croustillante, particulière à ce coin de terre (on doit en trouver d’autres semblables en France) : le cinéma du coin et une boutique, tous deux tenus par des français mais où l’écrasante majorité des clients étaient des travailleurs et des familles algériennes devaient eux aussi s’acquitter de l’impôt de guerre.  Et bien sûr ils ont obtempéré de peur que la communauté algérienne ne boycotte leurs commerces.

Son témoignage a sans cesse était interrompu par un ancien avec une superbe casquette qui était dans l’émotion. Il parlait en arabe des morts et de son envie de pleurer rien que d’y penser.

 

Un homme de cinquante ans à la solide corpulence, visage souriant et belle moustache, lui se souvenait de la marche des femmes le 1er mai 1956 ou l7 octobre 1961, il était sur les épaules de sa maman. Il a aussi témoigné des tirs de mitraillettes entre factions du FLN et du MNA. 

 

Le 17 octobre 1961 à Forbach, seules les femmes avaient reçu l’ordre d’aller manifester. Madame Khaled, une femme voilée, à l’avant bras tatoué, a participé à la manifestation. Elle nous a raconté comment, ce jour là, elle avait été arrêté par la police avec d’autres femmes. A l’intérieur du commissariat, une femme lui passa une feuille de papier où était écrit la liste  des femmes qui étaient fortement impliquées dans le mouvement national de libération. Prétextant un mal de ventre, elle alla aux toilettes et déchira la liste dans les WC.

 

La discussion a surtout tourné autour de cette question : pourquoi les anciens et les anciennes ne racontent-ils pas ce qui s’est passé ? 

Madame Khaled dit qu’elle a toujours raconté ce qui s’est passé à ses enfants : « je les mets assis devant moi et je leur raconte ».

 

Pourquoi ne pas dire ? « Parce que pour nous les arabes, nous les musulmans, c’est une question de pudeur ». Je résume ce qu’a dit le cheikh de la mosquée qui est marocain.

Un homme très sage et calme. Il m’a demandé si on parlerait de l’islam. Je lui ai dit que ce n’était pas le sujet de la discussion ni le thème abordé par la pièce. Je ne soupçonne d’avoir eu peur que l’on parle de l’islam ou tout autre sujet faisant référence à l’Islam sans lui. Ce n’est qu’une sensation. 

 

Il m’a dit : « je suis marocain mais je connais bien cette période. »

Un kabyle de quarante ans qui travaille au centre social a demandé aux anciens de raconter ce qu’ils ont vécu pour que les témoignages ne tombent pas dans l’oubli.

Le cheikh a dit : « il faut laisser le temps au temps »

D’autres ont dit que c’était aux historiens de faire ce travail de mémoire.    

D’autres plus jeunes ont dit que c’était à l’école de faire ce travail aussi.

 

Le vieux avec sa casquette a continué de parler avec son voisin à mi-voix subissant des rappels à l’ordre du chef FLN. Madame Khaled a lâché enfin qu’elle était sous les ordres du chef FLN. Elle l’a dit en riant, cela lui a échappée comme si le respect de ce secret de polichinelle tant d’années plus tard était toujours en cours. 

 

J’ai essayé de demander comment était la vie de tous les jours ici, le quotidien des gens mais en vain, je n’ai eu que des bribes de réponses.

Visiblement à part l’usine ou la mine comme unique échappatoire, la vie au quotidien s’était de subir la guerre et ses conséquences sur le sol de France pour cette population. Les rares espaces de rencontres avec les autres les français étaient le travail. Entre futurs travailleurs immigrés, qu’ils allaient bientôt devenir, les échanges étaient limités.  Visiblement à Forbach comme partout ailleurs en France le FLN a dicté sa loi. Ils ont parlé du cinéma pour les arabes, donc je conclu qu’ils allaient au cinéma. 

 

Pour revenir à l’organisation du FLN, ils ont parlé des filières vers l’Allemagne voisine où ils passaient l’argent qui alimentait le trésor du FLN en Suisse.

Ils ont parlé de leurs complices français, cas rare toutefois.

Il y a eu des échanges ou des prises de paroles de plus jeunes et d’une jeune femme non issue de l’immigration maghrébine.

Nous avons commencé de parler du choix irréversible de l'immigration : ils avaient rêvé de revoir leur pays, de ramener leurs enfants dans un pays libre où ils seraient enfin sentis chez eux. Pour beaucoup c’est une grande douleur. 

Malgré tout ils gardent leur carte de résident et refusent de devenir français, c’est trop dur pour eux.

 

J’ai eu le sentiment d'être en compagnie des habitants d’un village qui partagent leurs secrets, mais aussi leurs peines et une fierté commune.

 

Rachid Akbal 

 

Remerciement à Taous pour son accueil et le travail qu'elle mène avec les publics. La Trilgie algérienne a été accueillie depuis 2010 avec Ma mère l'Algérie en décembre, Baba la France en juin et Alger Terminal 2 en décembre.